Le cerveau des adolescents est-il « immature » ?
04. Sep 2017 21:23 0 commentaire Auteur ACJAPM

Le cerveau des adolescents est-il « immature » ?

Une vulgate médiatique et plumitive répandue

Pour les médias et les émissions de vulgarisation scientifique, c’est une affaire entendue : les « neurosciences » auraient rendu leur verdict, implacable : le cerveau des adolescents serait  immature. Cette interprétation des faits scientifiques domine et elle est quasiment unanime. Elle est aussi enseignée massivement à l’école, sauf par quelques professeurs de SVT qui ont réfléchi un peu plus à la question.

Certains échantillons, parmi les articles sur le sujet, sont des perles de conservatisme pseudo-scientifique, justifié avec l’autorité de la « science ». Ajoutez-y la blouse blanche, vous aurez le stéréotype du charlatan ;

Voilà une feuille qui est d’anthologie, avec l’inévitable phrase de Platon plus ou moins apocryphe, sur la jeunesse irrespectueuse, répétée  abondamment par tous les philosophes de supermarché :  http://www.labattfamilytalk.ca/fr/walk-the-talk/diff%C3%A9renciez-cerveau-et-muscles.

Toutefois, la palme revient à ce torchon, écrit par un plumitif de Cerveau et Psycho : http://www.scilogs.fr/l-actu-sur-le-divan/adolescents-un-besoin-de-djihad/. Il voit dans les « neurosciences » l’origine évidente du djihadisme chez les adolescents, rien que ça. La solution ? Rétablir le service militaire. Ben voyons. Et l’auteur  arrive à cette performance de sottise en osant citer, de travers, Michel Fize, l’un des rares chercheurs qui, justement, conteste cette approche. Il fallait oser, c’est à cela qu’on l’a reconnu.

Le cerveau des adolescents ne parviendrait, selon beaucoup d’auteurs, à maturité que tardivement, 24 ans pour les filles et 27 ans pour les garçons. Finalement, l’Ordonnance de Blois, en 1759, qui plaçait la majorité des filles à 25 ans et celle des hommes à 30 ans (contre 12 et 14 ans avant !), était-elle finalement, compatible avec les données de la science la plus moderne ?

 

Des faits à leur interprétation

Interprétation degré zéro : quand il y a du rouge, on est immature et du bleu on est mature. Interprétation suggérée par la vulgate dominante.

Interprétation dominante : En rouge, la matière grise qui n’a pas subi l’émondage neuronal ; en bleu celle qui a subi l’émondage neuronal, donc mature. Entre les deux, les intermédiaires.

Mais qu’est-ce que ce fameux « émondage neuronal » ? Quiconque connaît un peu les milieux professionnels forestiers a compris que c’est une forme d’élagage, donc il y a des choses qui sont enlevées. En fait, ce sont des neurones.

Quand on émonde un arbre, on favorise aussi la repousse ; sauf que les neurones ne se régénèrent que très peu. Vous avez donc compris : c’est d’une disparition massive de neurones dont il s’agit. Et, donc, moins on en a, plus on est mature et intelligent.

Oui, vous avez bien lu ! Ah mais, vous dira-t-on, ce qui compte, ce sont les connexions… Or, s’il y a moins de neurones, il y aurait plus de connexions. C’est le principe de l’émondage qui favoriserait la repousse.

Ouais mais, objection, on pourrait aussi faire plus de connexions tout en gardant tous ces neurones, non ? Les connexions sont le résultat de la multiplication des dendrites et des axones qui forment des synapses. Or, si les dendrites peuvent augmenter en nombre, ce n’est pas le cas des axones, qui en général sont uniques par neurone.

Allons-y donc pour l’interprétation alternative : et si le cerveau des adultes avait largement dégénéré par rapport à celui des adolescents ? Vous ne lirez, bien sûr, jamais cette interprétation concurrente, pourtant parfaitement recevable.

 

La science sert de prétexte pour justifier une domination de nature sociale

C’est parce que ce sont les adultes qui font des neurosciences et écrivent les articles que seule la version sur le prétendu cerveau « plus mature » est disponible partout.

Si les adolescents avaient le même pouvoir, il est évident que l’interprétation sur la dégénérescence du cerveau des adultes, dont le cortex peut perdre par endroit 90% de ses neurones, serait officiellement admise. C’est donc une pathétique affaire de pouvoir et de rapport de forces dans la société qui ressurgit en sciences, dont l’objectivité peut être alors clairement mise en doute.

 

Entre les deux interprétations, il en existe une médiane : c’est que le cerveau évolue et prend des qualités différentes selon les âges. Cette interprétation mesurée et intelligente, elle, heureusement, on peut aussi la trouver. Il y a aussi des journalistes qui produisent de bonnes copies en retranscrivant le travail de chercheurs capables de produire des travaux inédits. On la trouvera dans la revue  Pour la Science, n°456, octobre 2015. Pour notre bonheur, cet article a été mis en ligne : http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-l-etonnante-plasticite-du-cerveau-adolescent-35918.php

 

Il n’empêche. La théorie fallacieuse du « cerveau immature avant 25 ans », si répandue et manipulée à souhait par les esprits les plus rétrogrades, doit être vigoureusement dénoncée et combattue. Elle peut avoir des conséquences redoutables, manipulées par les démagogues et les politiciens incultes.

Rodolphe DUMOUCH

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